"Cafouillage diplomatique", par Pol Chantraine (Auteur de La Dernière Queue de morue paru chez L'Etincelle éditeur)
Ce que le gouvernement Chrétien a réussi à obtenir de l'Europe est bien loin d'une pêche miraculeuse.
Malgré les grandiloquents discours, la liesse sur les quais de Saint-Jean de Terre-Neuve et les remises de récompenses aux capitaines des navires de la patrouille canadienne en haute mer le week-end de Pâques, ce qu'aura donné en fin de compte la crise du turbot déclenchée il y a quelques semaines avec l'arraisonnement du chalutier ESTAI n'impressionne guère, même si l'on ne tarit pas de s'en féliciter dans l'entourage du ministre des Pêches, Brian Tobin, comme de la plus grande victoire du Canada depuis 1945.
D'abord, le Canada a dû céder la moitié de son quota de flétan noir à l'Union européenne afin de lui arracher un accord. Ainsi, selon l'accord, les Espagnols, principaux pêcheurs européens de turbot, pourront encore prendre quelque 5,000 tonnes de ce poisson après le 15 avril 1995, ce qui portera le total de leurs prises au delà de 12,000 tonnes, au lieu des maigres 3,400 tonnes qui leur étaient allouées par l'OPANO en février.
Le 9 mars dernier, M. Tobin justifiait son arraisonnement de l'ESTAI en disant que l'Espagne avait déjà capturé plus de deux fois son allocation. L'entente de Bruxelles ne précise pas quelle quantité de turbot l'UE finira par pêcher en 1995, outre que le Canada et l'UE auront chacun droit à 37% du TAC de 27,000 tonnes, les autres pays se partageant la balance. Comme il semble exclu que le Canada prenne plus que 4,000 tonnes de son nouveau quota de 10,000 tonnes (il était de 16,400 tonnes avant la "victoire" de Bruxelles).
Il ne serait pas étonnant qu'au terme d'une entente de coulisse destinée à dorer la pilule aux Espagnols, la partie non capturée du quota canadien soit discrétement transférée aux chalutiers de Vigo, ce qui porterait leur TAC à près de 17,000 tonnes, soit sensiblement ce que l'UE s'était unilatéralement octroyée en février, et qui avait déclenché la crise. L'Espagne n'y perdrait ainsi que quelque deux millions de livres de flétan noir, soit environ une pleine cale d'un chalutier de la taille de l'ESTAI. Ce poisson valant quelque 40 sous la livre, selon la fameuse blue sheet du marché de Boston, cela signifierait une concession de même par un million de dollars de la part de l'Espagne, et probablement moins car le Japon, qui achète tout le turbot des Espagnols, l'obtient sans doute à meilleur prix.
En plus de l'augmentation substantielle de son quota de flétan noir, l'Europe a aussi obtenu l'abrogation de la loi canadienne permettant à Ottawa d'intervenir en dehors de ses eaux territoriales, le remboursement du cautionnement de 500,000$ de l'ESTAI, ainsi que l'abandon des poursuites contre son capitaine, "faute de preuves", la poursuite ayant dés lors renoncé à en présenter quand s'instruira le procés.
En termes d'un sport bien connu, cela signifie une partie sans points ni coups sûrs en faveur de l'Europe malgré ce qui aurait pu être un coup de circuit pour le Canada s'il avait frappé la balle à l'intérieur des limites du terrain.
Ottawa a-t-il obtenu en contrepartie l'abandon des poursuites logées contre lui par l'Espagne devant la Cour internationale de La Haye pour piraterie en haute mer? Si oui, ni le ministre Tobin, ni son homologue des Affaires Étrangères, André Ouellet, ne s'en sont vantés; mais cela semble peu probable: on doute fort, en effet, que le premier ministre socialiste espagnol, Felipe Gonzalez, eût ainsi risqué d'ajouter à l'irritation des armateurs de Vigo et de la population de la région autonome de Galice, un bastion du parti populaire (droite) où prévaut par surcroît un certain courant séparatiste. Une note autographe au bas d'un fax que m'a envoyé le 19 avril Jean- Eudes Haché, conseiller principal du sous-ministre adjoint des Pêches, semble le confirmer. "Je ne sache pas que l'Espagne ait retiré les charges contre le Canada à La Haye", a-t-il écrit.
De nombreuses questions surgissent à l'esprit dans l'écume de cette singulière crise. Pourquoi, en premier lieu, le Canada s'est-il fait allouer 60% du quota global de flétan noir de l'OPANO en février alors qu'il savait fort bien ne pas avoir les moyens de le capturer? Et pourquoi, du même souffle, n'a-t-on octroyé qu'un maigre 3,400 à l'Europe, ce qui équivalait en somme à une invitation à la surpêche? S'agissait-il d'une stratégie d'Ottawa pour sensibiliser l'opinion mondiale à la nécessité de sauvegarder les espaces marines et d'instituer des mesures de surveillance efficaces?
Dans ce cas, les résultats sont d'une minceur consternante! Tout ce que le gouvernment de Jean Chrétien a réussi à obtenir de l'Europe, malgré ses interventions personnelles, consiste en ce que des observateurs expérimentés et impartiaux soient affectés à la surveillance à bord de tous les chalutiers participant à la pêche dans la zone de l'OPANO, en dehors des eaux territoriales canadiennes. Outre que ces gens-là doivent dormir comme tout le monde et ne pourront exercer leur surveillance 24 heures par jour, ils devront signaler les infractions éventuelles à l'Union européenne, laquelle prendra les mesures jugées opportunes pour corriger la situation. Comme par le passé, les contrevenants seront déférés à la justice de leurs pays respectifs pour leur procés, et non à une instance internationale.
Cela justifiait-il vraiment que le Canada se livre à de la piraterie en haute mer, souille sa réputation de bon citoyen de la planète et offre un précédant à toute nation qui voudrait intervenir contre des navires étrangers en eaux internationales pour des motifs moins nobles que la sauvegarde des espèces marines? Comme le dit fort justement un éditorialiste du Globe and Mail, les torts causés à la réputation du pays par les agissements "d'hommes politiques se pavanant comme des pinguouins gonflés d'air" dans cette crise ne pourront jamais être mesurés en tonnes de poisson.
